La légende d

La légende d’Urfé racontée par Philippe Marconnet

 

« Oh, il y a bien longtemps de cela, je ne saurai pas vous préciser, parce que je n’ai pas la mémoire des dates. Mais mon grand-père me disait que c’était très vieux. Donc, à cette époque, la femme su seigneur accoucha d’une ventrée de douze enfants, autant qu’il y a de signes du zodiaque. C’était quand même si peu habituel, même de ce temps, que la châtelaine d’Urfé prit peur. Femme pieuse et réservée, elle se disait qu’il s’agissait sûrement d’une punition du Bon Dieu, à la suite du blâme qu’elle avait adressé, quelques mois plus tôt à une manante qui venait de donner naissance, elle, à six marmots.

Maintenant, elle revivait la scène comme si elle se déroulait une deuxième fois devant ses yeux. Cette femme qu’elle avait rencontrée par hasard au détour du chemin avec toute sa progéniture, lui avait demandé l’aumône, et , riche et puissante dame au lieu de répondre par un geste de charité ou pour le moins prononcer quelques mots de compassion, pensant que de telles choses étaient surement œuvre d’adultère, la repoussa méchamment :

– Gueuse effondrée, lui dit-elle, pourquoi as-tu-mis six enfants au monde, si tu n’étais pas capable de les nourrir ?

– Hélas, avait répondu la malheureuse, tant que mon mari a vécu, ils n’ont manqué de rien, mais votre maître l’a emmené à la guerre et l’a fait tuer. Alors maintenant, nous n’avons plus de quoi manger.

– Que ne les as-tu pas ensevelis comme des louveteaux pour te décharger de ce fardeau. Allez, vas ton chemin et ne m’importune plus.

La manante reprit sa route, en effet, non sans avoir crié bien fort, pour être entendue de tous les voisins :

– Puisses-tu, à ton tour, donner le jour à une multitude de petits enfants, et on verra bien si tu auras le courage de les enterrer comme louveteaux, et ce que pensera de toi à ce moment celui dont ils devront porter le nom !

Ces menaces d’hier, résonnaient aujourd’hui à ses oreilles comme une malédiction et une cruelle revanche du sort. Vous comprenez pourquoi, à cet instant, la châtelaine redoutait, à son tour, que son mari, longtemps parti à la guerre, et pour le moment à la chasse, ne l’accuse d’infidélité en son absence.

C’est donc pour échapper à de tels reproches qu’elle décida, en son cœur, de faire disparaître onze de ses enfants et de n’en garder qu’un seul. Comment ? Eh bien, en les faisant noyer, comme on fait noyer une portée de chiots ou de chatons en surnombre. Elle convoqua le premier valet qui était très discret, le mit dans la confidence et lui donna les onze petits êtres de son sang pour qu’il aille les jeter dans l’étang.

Ce valet obéissant, s’en fut, sans discuter, chercher un grand sac sous le hangar, y entassa toute la nichée, et hop ayant d’un geste prompt jeté le précieux fardeau sur son dos, sortit par la petite porte dérobée au pied de la grosse tour du château d’Urfé, pour franchir le fossé comme il put sur une étroite passerelle de bois.

De cette façon, il évitait le pont-levis, situé un peu plus bas entre le château et l’étable, où il aurait fatalement attiré l’attention du portier et de la cuisinière, car vous imaginez que ça piaillait fort au fond de la boge et que le porteur ne serait pas passé inaperçu.

Tout alla pour le mieux jusqu’à l’étang. Il fut bien interpellé par un voisin qui était en train de labourer son champ. Mais le valet fit la sourde oreille et continua son chemin.

Seulement voilà, au moment où il allait réaliser son crime, son attention fut attirée par le bruyant galop d’un cheval et l’aboiement des chiens dont il reconnut la voix.

A peine le valet eut-il le temps de se retourner qu’il se trouva en face de son maître qui avait déjà mis pied à terre, et se tenait droit devant lui, tandis que la meute essoufflée commençait à flairer, avec une intérêt non dissimulé, le sac plein de petite chair fraîche. Pour une surprise ce fut une surprise. Sincèrement le valet croyait son maître à la chasse bien loin de là, au fond de la vallée où il avait coutume d’aller.

– Alors, mon bon Thibauld, s’écria le brillant cavalier, où es-tu parti avec ce sac ? Que traînes-tu là-dedans ?

Thibauld qui se souvenait de la rencontre de sa maîtresse avec la manante, avait préparé sa réponse :

– C’est la louve que vous avez en cage dans la cour qui a fait des petits trop nombreux; elle ne pourra jamais les allaiter tous. Alors, je suis venu en noyer quelques-uns.

– Diable de louveteaux, dit le seigneur d’Urfé, je ne savais pas que cette femelle devait mettre bas si tôt ! Fais voir ça !

Le pauvre serviteur n’avait pas prévu cette curiosité insolite. Maintenant il n’avait plus qu’à obéir. Aussi faillit-il chanceler et ne pas parvenir à entrouvrir le sac tant il tremblait de peur et d’appréhension. Mais le seigneur qui devinait son drame intérieur s’empressa d’écarter les parois à sa place et put voir assez distinctement d’ailleurs, un entassement de petits êtres roses grouillants comme pourceaux nouveaux nés qui cherchaient un peu de chaleur en se frottant les uns contre les autres. Tout de suite il réalisa que cette nichée de « louveteaux » pourrait bien être de sa descendance, sachant sa femme sur le point d’accoucher, mais il fit en sorte de n’en rien laisser paraître pour ne pas accabler ce pauvre Thibauld.

Alors il eut une illumination soudaine pour sauver ses enfants sans que sa femme l’apprenne. Il savait que pour cela, il pourrait, lui aussi, compter sur la discrétion du valet qui, depuis de très nombreuses années, recevait les confidences de ses maîtres sans les répéter; comme dans un tombeau, elles entraient pour n’en plus sortir.

Le seigneur d’Urfé lui ordonna donc de les disperser en son nom chez les nourrices qu’ils connaissaient à Rochefort, à La Grolle et à Grandris, les hameaux les plus proches du château et de préciser à la châtelaine, au retour, qu’il les avait noyés, comme elle lui avait demandé de le faire. De son côté il allait rentrer pour calmer son impatience et la féliciter de lui avoir donné le fils qu’elle attendait, car il la savait parfaitement fidèle.

Le secret fut si bien gardé que personne ne découvrit la vérité pendant… six ans, pas même les nourrices qui croyaient élever des enfants de pauvres gens de la région pour lesquels le généreux seigneur Arnould d’Urfé payait les frais d’éducation en vue d’en faire de valeureux soldats ou des serviteurs reconnaissants.

Les six ans passés, Arnould fit habiller tous ces enfants de la même manière y compris celui que la châtelaine avait choisi et gardé près d’elle. Il les fit rassembler dans la grande salle du château et là, il convoqua la mère pour lui demander si elle reconnaissait ses onze « petits loups ».

Comme ils ressemblaient étrangement à leur père et à leur frère, elle n’eut pas de peine à les identifier et se remémora la terrible décision que, naguère, elle avait prise pour les faire disparaître. Se sentant découverte, rongée depuis longtemps par le remord, et maintenant prise de panique, elle blêmit et s’effondra sur le dallage. Mais les servantes accourues en hâte, s’empressèrent de la secourir.

Dès qu’elle eut repris ses sens, elle se jeta au pied de son mari pour lui avouer son forfait et implorer le pardon. Alors, à sa grande surprise, le seigneur s’avança vers elle, et la prit dans ses bras pour l’embrasser devant toute l’assistance, car il y avait longtemps que le pardon était accordé du fond du cœur.

Pour exprimer sa grande joie et la faire partager, il invita, quelques jours plus tard, la totalité des habitants du village à un grand repas, au cours duquel il annonça que toute sa progéniture vivrait désormais au château. Au contraire de sa femme, il se disait, en se référant à la Bible, qu’une telle fécondité était la fierté du père, une bénédiction du ciel et qu’après tout il y aurait toujours assez de terres cultivables en montagne pour faire pousser de quoi nourrir tous ses enfants.

En souvenir d’une aventure qui se terminant si merveilleusement bien, il décréta qu’à dater de ce jour, ses héritiers et leurs descendants porteraient le nom de « loup » et devront se conduire comme des loups, courageux et forts, contre toutes les adversités.

Voilà pourquoi on a toujours dit dans le pays, que le mot « Urfé » signifiait autrefois « loup » ».

 

Vous pouvez retrouver toutes les légendes recensées par Philippe Marconnet dans son ouvrage « Contes et Légendes du département de la Loire » aux éditions de Borée.

 

© Madame Oreille